Institution du patrimoine chartrain et repère des passionnés de littérature, l'histoire de la librairie L'Esperluète s'est écrite au fil d'une vie romanesque. Installée au cœur d'un joyau architectural du XVIe siècle, ses murs sont imprégnés du riche passé de notre ville. Comme un symbole, ce lieu hors-du-commun vient d'être classé par un ouvrage d'art comme l'une des plus belles librairies du monde !
Remontons ensemble le cours du temps pour retracer ses siècles d'existence et partons à la rencontre de ceux qui continuent d'entretenir son âme.
Comme dans un livre ouvert
Saviez-vous que L'Esperluète rayonnait sur papier glacé, en premières pages de l'ouvrage d'art Librairies dans le Monde, édité par Citadelles & Mazenod ? Un juste retour des choses pour cet antre immémorial du patrimoine chartrain, dont la destinée si singulière est digne du roman des siècles.
Quelle émotion de feuilleter le livre des prestigieuses éditions Citadelles & Mazenod et d'y tomber nez à nez avec L'Esperluète, déployée en lettres majuscules aux côtés, entre autres, du City Lights Bookstore de San Francisco ou de Lello, fabuleuse librairie néogothique de Porto. Car, comme le rappelle avec plaisir Olivier L'Hostis, actuel maître des lieux, « il existe peu de librairies au monde qui peuvent se targuer de trouver refuge dans un tel ensemble architectural multiséculaire. »
Quatrième de couverture
Pour l'anecdote, les auteurs de l'ouvrage (Patricia Sorel et Jean-Yves Mollier, deux universitaires, historiens du livre et de l'édition) avaient été avertis de la récente rénovation de l'Esperluète et s'étaient empressés de saluer le bien-fondé du projet, « l'un des plus importants soutenus par le Centre National du Livre ». À la fois respectueuse du décorum patrimonial et résolument tournée vers l'avenir, cette mise en lumière aussi bienvenue qu'accomplie nous oblige à remonter à la source de la frise temporelle. Histoire de vous narrer le point d'ancrage d'un édifice du cœur de ville reconnaissable entre mille.
Il était une fois le Logis Claude Huvé
Son nom provient du médecin, né en l'An 1505, qui hérita des clés d'une maison familiale qu'il va embellir et surtout agrandir à sa guise, de manière à ce qu'elle devienne une élégante bâtisse Renaissance aux motifs sculptés et aux voûtes en croisées d'ogives. Celle-ci est située « Grande rue Porte des Épars » (ancienne appellation de la rue Noël-Ballay, du nom d'un autre important médecin chartrain). Quelques décennies plus tard, le notable acquiert la maison attenante dite du Chêne-Doré, puis une bonne moitié d'un domaine voisin composé d'habitations, de ruelles, d'étables et de jardins. Certains vestiges ont perduré jusqu'à aujourd'hui, à l'instar de la cour intérieure désormais entièrement couverte au sein de L'Esperluète.
« Peu de librairies au monde peuvent se targuer de trouver refuge dans un tel ensemble architectural multiséculaire. »
Un sceau indélébile
Où que l'on se trouve, le Logis Claude Huvé, également baptisé « La Maison du Docteur », exprime en majesté le doux parfum créatif de la Renaissance. Grâce à ses pilastres ornés, ses chapiteaux corinthiens, ses façades François 1er et Henri II, son petit vestibule d'où monte un bel escalier, son atlante et sa cariatide. Grâce aussi à une inscription latine gravée à même le soubassement d'une fenêtre du premier étage : « Le médecin Claude Huvé a édifié Cette construction en vue De l'embellissement de la ville Et à l'intention de la postérité »
Nous n'aurions pu rêver mots plus évocateurs pour définir le legs de la construction, qui abrite à présent l'une des plus remarquables librairies indépendantes de la planète. Tout comme il est bon de rappeler celui de son propriétaire originel. Esthète humaniste, inspiré et inspirant, « médecin des pauvres de la ville », fin lettré et âme de tolérance dans la tourmente des guerres de religions, Claude Huvé n'eut de cesse de laisser une trace, une empreinte, un sceau. Magie de l'existence, le destin ira naturellement dans son sens.
Les visages du temps
En 1598, le Logis Huvé est racheté par un dénommé Claude de Montescot. Ce dernier y réside jusqu'en 1607, avant de s'atteler dans la foulée à l'édification d'un autre marqueur intemporel de Chartres : l'Hôtel Montescot, devenu le cœur battant d'Autricum – Hôtel de Ville. Les années passent, le délicat dédale architectural du Logis Huvé revêt dès lors plusieurs facettes. On y trouvera notamment un tripot, un café-restaurant. Au XIXe siècle, le lieu est classé « Monument historique » tout en échappant de justesse à la destruction, sous l'onde de choc des grands travaux haussmanniens. Il devient par la suite un magasin de lutherie jouxtant, vers le milieu du XXe siècle, une boutique de caoutchouc. Et ce jusqu'en 1953, date à laquelle une certaine librairie Legué, également connue en tant qu'Au livre d'or, y voit le jour à son tour…

L'Esperluète au fil des pages
Du haut de ses étagères, 72 années nous contemplent. L'Esperluète, c'est un peu un roman-fleuve, devenue au fil des décennies un repère familier pour les lecteurs de tous horizons. Sa longévité, elle la puise dans l'esprit de ses auteurs qui n'ont de cesse d'en réinventer l'histoire : la famille Legué en a écrit les premiers tomes, Olivier L'Hostis en tient la plume, et Gersende Guingouain est prête à en écrire les prochains chapitres.
Qui aurait pu imaginer que le faux pas d'un prêtre aurait prédestiné l'avenue d'une institution chartraine comptant désormais parmi les plus remarquables librairies du monde ? Seul un romancier, assurément. Et pourtant… « Mes parents ont ouvert leur première librairie en 1947, rue du Soleil d'Or, explique Hugues Legué l'un des propriétaires des lieux et fils de Jean et Françoise Legué. L'endroit était exigu, et c'est un prêtre, fidèle client, qui a conseillé à mes parents d'emménager dans un espace plus vaste. L'histoire raconte qu'il se serait pris les pieds dans sa soutane en trébuchant sur une petite marche. » Un faux pas pour le prêtre, un bond de géant pour la librairie…
Au livre d'or
En 1953, les époux Legué posent leurs ouvrages au 10 de la rue Noël-Ballay. Imaginez Au livre d'or cloisonnée dans l'espace allant aujourd'hui de la vitrine à l'étagère théâtre/poésie.
En 1963, la librairie s'agrandit, « L'architecte Jean Maunoury a l'idée de couvrir la cour intérieure et de créer un système de passerelles permettant d'accéder aux étages supérieurs. » Une première salve de travaux qui sera suivie de bien d'autres, comme avec l'acquisition de l'ancien magasin de caoutchouc (aujourd'hui l'espace enfance/jeunesse) dans les années 1970. « Il y avait des escaliers qui s'entrecroisaient de tous côtés », se souvient Hugues Legué, qui confesse également avoir passé plus d'une nuit au rayon des disques à écouter de la musique avec ses amis.
Car si une librairie est un lieu, elle ne possède pas moins une âme, incarnée dans les articles que l'on y trouve. « Nous y proposions tout ce qui avait trait à la culture : musique, jeux vidéo, photo… Et puis mon père, après 60 ans de métier, m'a chargé de vendre le commerce, avec pour seule condition qu'il demeure une librairie. »
La librairie choisit son libraire
C'est alors qu'Olivier L'Hostis entre en page. « Devenir libraire a été une deuxième vie professionnelle », explique-t-il. D'abord dirigeant du syndicat de la librairie française, où Matthieu de Montchalin, petitfils des époux Legué et gérant de la librairie rouennaise L'Armitière était l'un des élus, il part en quête d'une librairie. « J'en ai visité pas mal, et puis Matthieu de Montchalin m'a amené ici. J'ai eu un coup de foudre. » Nous sommes alors en 2008, la librairie est réduite et reprend uniquement la vente des livres. Olivier L'Hostis y imprime rapidement son style, en proposant notamment des rencontres lecteurs/auteurs, et en mettant à disposition une salle où les expositions côtoient les ateliers d'écriture.
« Adapter la librairie aux nouvelles habitudes de lecture. »
2008, la librairie est réduite et reprend uniquement la vente des livres. Olivier L'Hostis y imprime rapidement son style, en proposant notamment des rencontres lecteurs/auteurs, et en mettant à disposition une salle où les expositions côtoient les ateliers d'écriture.
Gardiens des lieux
« Cela fait presque 20 ans que la librairie a été reprise, mais certains clients l'appellent encore la librairie Legué », sourit Gersende Guingouain. Après tout, si on finit toujours par devenir le personnage de sa propre histoire, on devient aussi celui des lieux où nous évoluons.
Gersende est arrivé en 2020 avec le projet de reprendre la librairie. « Chartraine d'origine, je fréquentais la librairie du temps des Legué. » Après avoir travaillée 6 ans au sein de la prestigieuse librairie Shakespeare and Company à Paris, elle songe à tenir sa propre affaire. « En 2018, j'ai suivi un stage à L'Esperluète. Je connaissais Olivier pour fréquenter assidûment sa librairie. »
Ensemble, ils entreprennent en 2022 de gros travaux visant à réaménager l'espace « avec une volonté esthétique tout en respectant l'histoire architecturale du lieu ». L'entrée du bâtiment retrouve sa place originelle, le sas extérieur est supprimé, les escaliers sont repensés…
Petit à petit, Gersende reprend la plume ; une transition douce, naturelle et progressive, avec l'idée d'adapter la librairie aux nouvelles habitudes de lecture. « Nous réfléchissons à la vente de livres d'occasion sélectionnés pour correspondre à notre clientèle, ce qui faciliterait la gestion du stock. Nous souhaitons aussi montrer aux jeunes générations que c'est aussi un lieu pour elles. » Le lieu, pour paraphraser Umberto Eco, « d'un long et séculaire murmure, d'un dialogue imperceptible entre parchemin et parchemin, une chose vivante, […] trésor de secrets émanés de tant d'esprits… »
Renseignements
Librairie L'Esperluète
10, rue Noël-Ballay
Tél. 02 37 21 17 17
Site : www.esperluete.fr
Librairies dans le Monde
Par Jean-Yves Mollier et Patricia Sorel
Publié aux éditions Citadelles & Mazenod
Tarif : 69 €








