Les amateurs d'architecture ancienne le savent : les charpentes des églises médiévales sont de véritables cathédrales de bois, souvent invisibles mais riches d'enseignements. À Saint-Pierre de Chartres, les dernières recherches menées par Quentin Favré (Sorbonne Université, Centre André-Chastel), avec le soutien de C'Chartres Archéologie et de la Ville, ont révélé des résultats aussi précis qu'inattendus.
Depuis 2021, ce doctorant en histoire de l'art et archéologie étudie l'ancienne abbatiale Saint-Père de Chartres dans le cadre de sa thèse, dirigée par Dany Sandron et intitulée « L'ancienne abbatiale Saint-Père de Chartres : un chantier au long cours (XIe-XIIIe siècles) ». Son objectif : mieux comprendre l'évolution de l'édifice, y compris dans ses parties les plus discrètes… comme la charpente.
Une charpente longtemps méconnue
L'analyse archéologique de l'église Saint-Pierre permet d'établir que le monument actuel est un édifice composite, qui découle de quatre grandes phases de construction :
- la construction de la tour porche, au début du XIe siècle ;
- la reconstruction du chevet, dans le second tiers du XIIe siècle ;
- la reconstruction de la nef au début du XIIIe siècle, soit au même moment que celle de la cathédrale ;
- la reconstruction des parties hautes du chevet, à partir des années 1250 pour gagner en hauteur et en luminosité.
Jusqu'ici, la charpente de l'église Saint-Pierre était très peu documentée et n'avait jamais été intégrée à cette réflexion chronologique. On sait qu'il existe globalement deux grands types de structures charpentées médiévales : les charpentes à chevrons formant ferme, et les charpentes à pannes. Saint-Pierre appartient à cette seconde catégorie, plus rare et plus complexe. Faute d'éléments précis, les historiens supposaient que la charpente de la nef datait de la fin du XIIIe ou du début du XIVe siècle, uniquement sur la base de critères techniques, sans qu'aucune datation absolue ne vienne étayer cette hypothèse.
Pour lever ces incertitudes, un travail conjoint a été conduit entre C'Chartres Archéologie, la direction des bâtiments de la Ville de Chartres et Quentin Favré, afin de mener une campagne d'étude dendrochronologique. Cette méthode, couramment employée par les archéologues, permet de dater les bois grâce à l'analyse de leurs cernes de croissance. Des prélèvements ont été effectués en plusieurs points de la charpente, dans la nef comme dans le chevet et analysés par le laboratoire C.E.D.R.E (Besançon). Les résultats ont dépassé toutes les attentes !
Une nef des années 1235-1240 et des réemplois
Les analyses indiquent en effet que la charpente de la nef a été assemblée à partir de 1235, tandis que celle du chevet est datée d'environ 1282. Cette découverte est capitale, car la charpente de la nef de Saint-Pierre figure désormais parmi les plus anciennes charpentes à pannes connues en France. Dans la région, les seuls exemples comparables se trouvent à Bonneval ou autour de Paris, en Essonne et dans le Val-d'Oise.
Autre point, cette fois architectural : la charpente du chevet s'adapte à la hauteur de la charpente de la nef, afin que les faîtières des deux charpentes respectives soient situées à la même hauteur. La mise en œuvre de la charpente suit ainsi parfaitement l'ordre constructif de l'église et permet une unité visuelle depuis l'extérieur.
Les recherches ont aussi mis en évidence un phénomène fréquent mais rarement documenté avec autant de précision : le réemploi du bois. La charpente du chevet du XIIIe siècle réutilise en partie des pièces provenant de la charpente romane de l'édifice antérieur, datées du XIIe siècle grâce aux analyses dendrochronologiques. Le recyclage ancien de ces pièces de bois permet ainsi d'obtenir, indirectement, des informations sur une structure aujourd'hui disparue.
Des marques énigmatiques sur les poutres
L'étude a également permis d'identifier de nombreuses marques de pièces, gravées dans le bois par les charpentiers médiévaux pour repérer les éléments lors du montage. Tandis que dans le chevet, ces marques sont des chiffres romains, une pratique commune dans de nombreuses charpentes, celles de la nef sont tout à fait singulières.
On y trouve des lettres très stylisées, parfois grecques, comme le « pi » ou le « tau », ainsi que des symboles difficiles à interpréter. Ce système est unique dans l'état actuel des connaissances. Plus étonnant encore, ici, ces signes ne servent pas à marquer la correspondance entre des assemblages, mais plutôt à l'identification des pièces appartenant à une même ferme. Ainsi, le symbole « pi » est uniquement visible dans la première ferme de la charpente.
Ce langage graphique reste en grande partie énigmatique et ouvre de nouvelles pistes de recherche sur les usages techniques en vigueur au XIIIe siècle.
Un patrimoine invisible, mais exceptionnel
Ces travaux montrent combien l'étude des parties hautes d'un monument peut renouveler notre compréhension de son histoire. Sous les toits de Saint-Pierre se cache l'un des plus anciens exemples de charpente à pannes conservés en France, témoin d'un chantier médiéval ambitieux et d'un savoir-faire remarquable.
Sa conservation est d'autant plus remarquable que les charpentes médiévales des autres grands édifices médiévaux chartrains ont entièrement disparu : les combles de la cathédrale ont été incendiés en 1836, tandis que ceux de la collégiale Saint-André furent brûlés en 1861.
Désormais mieux connue grâce à la dendrochronologie, la charpente de l'église Saint-Pierre n'est pas qu'un simple support de toiture : il s'agit d'un document historique à part entière, révélant les choix techniques, les phases de construction et même les gestes des artisans qui œuvrèrent à la construction de l'édifice il y a huit siècles.








